Marc Roesh, chercheur à l’Institut Français de Pondichéry (Inde), qui dépend de l’Institut français de recherche sur le développement (IRD), diffuse sur le site Espacefinance (16/10/2007) un article où, à partir de l’analyse du prêt sur gage en Inde du Sud, il se demande « Microfinance et la Ruée vers l’Or ? ». On voit à travers cet exemple que la microfinance s’éloigne parfois beaucoup de l’appui à la création d’entreprises. Voici quelques extraits du texte de Marc Roesh.
« L’engouement pour l’or n’est pas le seul fait de la classe moyenne émergeante de l’Inde des villes, il se retrouve dans les villages. Est-ce un des effets de la microfinance ? Peut-être bien.
Les enquêtes menées par l’équipe du programme « Microfinance » de l’Institut Français de Pondichéry révèlent que l’achat d’or est une des utilisations très fréquente des crédits microfinance, et des crédits bancaires qui y sont associés.
L’or est la forme d’épargne la plus répandue. Ceci s’explique par la « multifonctionnalité » de l’or : c’est d’abord un moyen d’accroître son capital social. L’or (…) est un signe extérieur du statut social ; (…) c’est une épargne qui échappe totalement au contrôle des hommes (…) ; acheter de l’or est une des stratégies d’accumulation de capital, de plus un capital qui garde prend de la valeur (le prix est resté stable entre 1990 et 2000 puis a doublé entre 2000 et 2007) ; c’est un moyen d’avoir très rapidement de l’argent liquide. La grande densité de prêteurs sur gage permet d’obtenir des liquidités dans la journée en mettant ses bijoux en gage ; les taux d’intérêt pratiqués par les prêteurs sur gage sont parmi les plus bas du marché financier informel, très proches (voire inférieurs) à ceux pratiqués par les institutions de microfinance. Le taux est très fréquemment de 2 % par mois.
(…) Les femmes expliquent de façon plus détaillée comment elles ont géré les fonds reçus. Bien souvent le crédit n’a pas un seul objet mais est subdivisé en deux ou trois utilisations, et l’achat d’or est une des utilisations qui ressort le plus souvent comme « utilisation complémentaire ».
La raison d’une telle pratique est simple. Les crédits « microfinance » ou bancaires ne sont pas forcément disponibles quand on en a besoin. C’est souvent l’institution qui débloque les fonds quand elle le peut et non quand il faudrait. Donc bien souvent c’est l’institution qui propose des crédits un peu à contre temps par rapport à la demande. Ces crédits sont donc souvent une « occasion » à saisir, une réponse à une demande mais décalée dans le temps. Pour ne pas laisser passer cette opportunité qui ne se représentera pas forcément, les clientes acceptent le crédit proposé. Si le montant proposé et l’objet « conseillé » correspondent à la demande, le crédit est utilisé comme prévu par l’institution qui prête (réponse 1).
Si l’objet n’a plus lieu d’être ou que de façon partielle (le montant est plus important que la valeur de l’objet pour lequel le crédit avait été sollicité, ou d’autres priorités sont apparues depuis) le crédit ne sera utilisé que partiellement ou pas du tout pour l’objet annoncé (réponse 2).
Enfin pour pouvoir disposer de liquidité le jour où le besoin se fera senti, la cliente utilise le crédit proposé pour acheter de l’or avec une partie ou la totalité de la somme. (…) Le jour où elle aura besoin du crédit il suffira de mettre l’or en gage pour retrouver les liquidités nécessaires.
(…) Une enquête sur 400 ménages montre que toutes les familles possèdent de l’or et que, pour celles qui ont accepté de nous révéler le montant de leur épargne en or (c’est à dire un peu plus de la moitié d’entre elles), en valeur l’or représente la moitié de leur capital (…).
Nos enquêtes montrent qu’environ 20 % des familles (sur environ 230 familles ayant répondu) après deux ans de crédits microfinance, ont accru leur capital sous forme d’or. (…) La microfinance a favorisé, à travers les achats d’or, une gestion plus souple de la dette. (…) C’est un élément important de la gestion des finances familiales et complémentaire des crédits microfinance.
[Aucune institution de microfinance ne s’est aujourd’hui lancée sur le marché du prêt sur gages]. Ceci vient d’une réglementation très lourde pour les prêteurs privés, (…) Prêter sur gage est un métier. »
L’Institut Français de Pondichéry